Romancier contemporain nourri de mythes et de philosophie, Michel Tournier (90 ans cette année) reprend, dans son premier roman Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967), le mythe de Robinson Crusoé créé par Defoe.
Mais Tournier se démarque de son modèle : il fait de l’île déserte une sorte de laboratoire expérimental où il isole son personnage afin de le soumettre à différentes épreuves. D’abord celle de l’impitoyable soleil tropical : roux écossais, Robinson avait toujours craint le soleil, même dans sa ville natale d’York. Après le naufrage de la Virginie, dont il est le seul survivant, il se retrouve échoué sur une plage, à demi-nu mais le corps encore heureusement mouillé par les flots. Il trouve d’abord refuge dans une grotte – dont il ne sort que le soir pour aller chasser – qui lui permet plusieurs mois de survivre à l’abri des rayons « dont sa peau très blanche de rouquin ne supportait pas la morsure ». Puis, lorsqu’il construit une cabane dans l’île et entreprend de la défricher, il prend soin de « se couvrir soigneusement toutes les parties du corps avant de s’exposer à ses rayons ».
À la fin du livre, Robinson finira par apprivoiser le soleil, avec lequel sa chevelure entrera symboliquement en résonance.

Mais ce roman est aussi une réflexion sur la civilisation et ses limites : Robinson essaie d’abord de recréer la civilisation européenne sur l’île déserte, à coup de calendrier, de Charte, et même de Code Pénal… pour un seul habitant ! Ces repères lui sont nécessaires pour ne pas sombrer dans la folie, mais l’expérience civilisationnelle échoue. C’est Vendredi qui va lui apprendre à vivre autrement, à se libérer des racines terriennes et à entrer en accord, de façon animiste, avec les éléments de la nature. Rencontre décisive, aussi, parce que Vendredi, d’abord son esclave, va devenir pour lui un véritable compagnon et même un frère : expérience de l’altérité qui va aider Robinson à dépasser ses préjugés racistes.
Une réécriture originale du mythe de Robinson Crusoé (alors que l’ouvrage de Defoe, lui, présentait un éloge de la – prétendue – civilisation, où Vendredi restait l’esclave de Robinson).
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